La vie que je vis aujourd’hui!

La vie que je vis aujourd’hui!

La vie que je vis aujourd’hui!

La vie chrétienne ne commence pas avec la naissance. Elle commence avec la mort. Tant que le moi ne meurt pas, tant que le moi n’est pas crucifié, il n’y a pas de commencement du tout.

Qu’est-ce que la vie ? Cette question est aussi vieille que l’humanité. Depuis l’Éden jusqu’à nos jours, à travers les hauts et les bas de la quête humaine, cette question se pose, encore et toujours. En fait, l’Histoire, c’est la lutte continuelle de l’humanité avec cette question. Par où commencer ? Livrés à notre propre imagination et à notre propre raisonnement, nous sommes désespérés, misérables, seuls, fatigués et souvent frustrés. Au terme de la meilleure de nos réflexions personnelles, la vie reste un mystère.

Vers quoi devons-nous alors nous tourner pour obtenir une réponse ? Vers la philosophie, laquelle considère la vie en termes de polarité et de paradoxe ? Vers la politique, pour qui la vie est un jeu de pouvoir qui manipule la population au nom du bien commun ? Vers l’économie, pour qui la vie est une courbe dans l’art de la gestion humaine ou de la mauvaise gestion des ressources ? Vers l’éducation, pour qui la vie est une question d’ajustement et de croissance ? Vers le mysticisme oriental, pour qui la vie n’est ni un début ni une fin, ni ici ni là, mais un processus continu qui jamais n’aboutit ? Ou vers le nihilisme, lequel crie, comme le personnage de Macbeth de Shakespeare, que « la vie [est…] un récit […] plein de fureur, qu’un idiot raconte et qui n’a pas de sens » ?

Non, rien de cela ne peut satisfaire les aspirations ultimes de notre cœur. Nul ne peut vraiment trouver le sens de la vie dans la vie elle-même. Il faut qu’il y ait quelque chose qui nous vienne en aide, quelque chose au-delà des frontières de la quête et de la recherche humaines – quelque chose issu d’un événement divin dans l’Histoire qui révèle ce qu’est la vie, ce qui ne tourne pas rond chez elle, et comment elle pourrait se développer pour refléter le plan originel de Dieu.

Existe-t-il un tel événement ?

Oui. C’est un événement qui nous amène au-delà des accidents et des réalisations de la vie, qui nous confronte au but et au sens divins. C’est un événement qui a remporté la bataille décisive dans l’histoire du grand conflit entre le bien et le mal, et qui a assuré l’ultime triomphe de Dieu, la défaite de l’ennemi, la victoire sur le péché et l’assurance que les morceaux d’argile brisés que nous sommes peuvent être rassemblés pour que nous puissions saisir l’occasion divine d’être rétablis dans notre intégralité.

Cet événement, c’est celui de la croix au sujet duquel l’apôtre Paul a si hardiment proclamé : « Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, en n’imputant point aux hommes leurs offenses, et il a mis en nous la parole de la réconciliation1. » (2 Co 5.19)

La croix n’est pas simplement une tragédie, un incident malheureux dans la vie d’un homme de bien. La croix n’est pas même un martyre. C’est l’ultime révélation de l’amour de Dieu pour les êtres humains. C’est la façon de Dieu de montrer que la vie a un sens en plein chaos, un but face à la destruction, un destin malgré le désespoir dont elle est empreinte. En contemplant la croix, nous devons découvrir deux vérités fondamentales : une prise de conscience de notre identité et une reconnaissance de ce que nous pouvons devenir par la puissance de cette croix.

 

PRENDRE CONSCIENCE DE NOTRE IDENTITÉ

Lorsque Jésus, sur la croix, s’est écrié : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font » (Lc 23.34), il a exprimé une vérité indéniable et universelle. Le premier et principal problème des êtres humains, c’est que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes. Dans notre ignorance de ce que devrait être la vie humaine, nous traitons les autres comme des machines à manipuler et à utiliser ; nous ignorons la suprématie de Dieu ; nous confondons l’amour avec la luxure, le moi avec Dieu, les moyens avec la fin, la beauté avec la boucherie. Nous vivons dans un monde qui nous est propre, fait de néant, destiné au défaitisme.

Et la croix s’écrie : « Ça suffit ! »

C’est pour nous que Jésus a enduré cet instrument de torture infâme. Il nous accorde une valeur telle qu’il a été prêt à descendre dans les caniveaux de l’histoire humaine pour nous prendre et nous placer au soleil de l’amour de Dieu. À l’ombre de la croix, nous découvrons notre valeur, notre dignité, notre importance. L’Homme sur la croix aurait accepté le supplice de la croix ne serait-ce que pour sauver un seul individu – pour me sauver, moi, même si j’étais le seul pécheur de l’univers. Ainsi, la croix nous transmet un message extraordinaire : « Dieu m’a tellement aimé en tant que personne qu’il m’a donné son Fils unique afin que je ne périsse point mais que j’aie la vie éternelle » (Jn 3.16). À la croix, je reçois un sentiment de dignité et de valeur que le Créateur a placé sur moi – une dignité et une valeur que personne ne peut m’ôter.

Mais ce n’est pas tout.

À la croix, j’apprends aussi combien je suis indigne d’un tel sacrifice. Entre la valeur et l’indignité se trouve la grâce étonnante de la croix, grâce qui me rappelle que je suis créé à l’image de Dieu, certes, mais aussi que je suis un pécheur. Par mon propre choix, je me suis rebellé contre Dieu. Le péché a entaché, meurtri, brisé l’image de Dieu en moi. Il a ruiné ma vie. Ce que je ne veux pas faire, je le fais, et ce que je veux faire, je ne le fais pas ! Impuissant et faible, je crie : « Misérable que je suis ! Qui me délivrera du corps de cette mort ?… » (Rm 7.24).

La croix me donne sans délai la réponse : « Par Jésus-Christ notre Seigneur !… » (Rm 7.25). La croix m’assure que quel que soit mon état, je ne suis pas sans espoir. Le far- deau du péché peut m’accabler ; je peux être faible, hésitant, timide, désespéré ; la culpabilité peut m’écraser ; je peux être incapable de faire face aux grands problèmes de la vie. Mais à la croix, le vent du destin a tourné (pour emprunter une expression de Winston Churchill) pour apporter un changement dans la vie humaine, une nouvelle qualité, une dimension plus profonde, une nouvelle valeur. Et alors, une nouvelle création en Jésus-Christ – un nouveau moi, un nouveau toi – est devenue possible.

 

RECONNAÎTRE CE QUI EST NOUVEAU

Comment cette nouveauté est-elle rendue possible ? Comment est-ce que moi, pécheur, pécheur désespéré, pécheur condamné à mort, je reçois l’espérance de pouvoir être une nouvelle créature ? Cette nouveauté est rendue possible par ce fait unique, glorieux, et incontestable : « [L]e sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché » (1 Jn 1.7). Rejeter la réalité du sang de Jésus versé sur la croix pour soutenir qu’il n’existe aucun acte de substitution (la mort de Jésus pour mes péchés) impliqué dans l’événement de la croix, c’est nier l’origine et le but divins de la croix.

Jésus n’était pas un Lincoln, mourant pour la préservation d’une nation et la libération d’un peuple ; il n’était pas un Gandhi, mourant pour le renversement du joug politique ou l’émergence d’une nation. Jésus était l’action rédemptrice de Dieu pour le problème du péché. N’oublions pas que le Sauveur a attesté que son sang devait être « répandu pour plusieurs, pour la rémission des péchés » (Mt 26.28).

Cette effusion de sang est cruciale pour le plan du salut de Dieu. Sans elle, le pécheur n’a plus rien à espérer. Comme le dit Paul, « lorsque nous étions encore sans force, Christ, au temps marqué, est mort pour des impies. […] Mais Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous. » (Rm 5.6,8) Cette mort sacrificielle et de substitution de Jésus « une fois pour toutes » (Rm 6.10 ; He 7.27 ; 10.10) assure l’élimination du péché et la rédemption des êtres humains.

Le sang de Jésus est donc la semence de la nouveauté de la croissance qui se met en branle dans la vie de celui qui est sauvé du péché. Mais la nouveauté et la croissance ont toutes deux plusieurs aspects importants.

Tout d’abord, la réconciliation. L’un des premiers aspects de cette nouveauté et de cette croissance dans la vie chrétienne, c’est la réconciliation. La croix est l’instrument de Dieu pour réconcilier l’humanité avec lui-même. « Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même » (2 Co 5.19), dit Paul. Grâce à ce qu’il a fait sur la croix, je peux me tenir devant Dieu sans péché et sans crainte. Ce qui m’éloignait de Dieu a été réglé. L’Homme sur la croix a ouvert une nouvelle voie vers la présence même de Dieu et exhorte ses disciples à entrer dans une communion de Dieu toujours renouvelée.

La réconciliation avec Dieu ouvre immédiatement la deuxième phase du processus : la réconciliation avec nos frères humains. L’une des magnifiques images que je vois à la croix, c’est la variété de gens qui s’y sont rassemblés. Tous n’étaient pas des admirateurs de Jésus. Tous n’étaient pas des saints. Mais regardez-les bien : il y avait des Égyptiens qui s’enorgueillissaient de leur sens des affaires ; des Romains qui se vantaient de leur civilisation et de leur culture, des Grecs qui excellaient dans leur apprentissage, des Juifs qui se considéraient comme le peuple élu de Dieu, des esclaves qui recherchaient la liberté, des hommes libres qui s’adonnaient au luxe des loisirs. Il y avait des hommes, des femmes, des enfants.

Mais la croix, elle, n’a fait aucune distinction. Elle les a tous jugés en tant que pécheurs ; elle leur a tous offert le sentier divin de la réconciliation. Au pied de la croix, aucune inégalité. Les êtres humains sont réunis, plus rien ne les divise. Une nouvelle fraternité est lancée. Une nouvelle fraternité commence ! L’Est fusionne avec l’Ouest, le Nord descend vers le Sud, le Blanc serre la main du Noir, le riche se précipite pour étreindre le pauvre. La croix invite tout le monde à la fontaine de sang – pour goûter la douceur de la vie, pour partager l’expérience de la grâce, et pour proclamer au monde la création d’un nouvel arc-en-ciel de la famille de Dieu. Comme le dit Paul dans son épître aux Éphésiens, Jésus « est notre paix, lui qui des deux [Juifs et païens] n’en a fait qu’un, et qui a renversé le mur de séparation, […] afin de […] les réconcilier, l’un et l’autre en un seul corps, avec Dieu par la croix, en détruisant par elle l’inimitié » (Ep 2.14-16).

Oserons-nous alors prétendre être des chrétiens engagés envers la croix tout en niant la réalité à l’origine même de l’Évangile, à savoir, qu’en Jésus-Christ nous sommes tous un ? Le sectarisme, quelle qu’en soit la forme – race, économie, culture, couleur, tribu, ethnie, nationalité, caste, sexe ou autre – est anti-croix et constitue une conduite inacceptable pour celui qui prétend avoir saisi la puissance de la croix.

Ensuite, la mort à soi-même. Un deuxième aspect important de la nouveauté et de la croissance chrétiennes, c’est la mort au vieux soi. On ne peut pas lire le Nouveau Testament sans saisir cet aspect fondamental de la nouvelle vie du chrétien. Lisez Galates 2.20 : « J’ai été crucifié avec Christ ; et si je vis, ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ; si je vis maintenant dans la chair, je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi. » Ou encore, Romains 6.6-11 : « Sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché fût détruit, pour que nous ne soyons plus esclaves du péché ; […] Ainsi vous-mêmes, regardez-vous comme morts au péché, et comme vivants pour Dieu en Jésus-Christ. »

La vie chrétienne ne commence pas avec la naissance. Elle commence avec la mort. Tant que le moi ne meurt pas, tant que le moi n’est pas crucifié, il n’y a pas de commencement du tout. Il doit y avoir une chirurgie radicale, délibérée et totale du moi. « Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées ; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. » (2 Co 5.17)

Quelque chose se produit chez quiconque laisse Jésus devenir le maître de sa vie. Simon le lâche devient Pierre le courageux. Saul le persécuteur devient Paul le martyr. Thomas le sceptique devient le missionnaire des terres lointaines. La lâcheté fait place au courage. L’incrédulité périt et la foi revit. La jalousie est engloutie par l’amour. L’intérêt personnel disparaît dans une préoccupation fraternelle. Le péché n’a plus de place dans le cœur. Le moi est crucifié.

Ainsi, l’appel à la vie chrétienne est un appel à la croix – un appel à refuser au moi son désir persistant d’être son propre sauveur, un appel à adhérer pleinement à l’Homme de la croix afin que notre « foi fût fondée, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu » (1 Co 2.5).

Enfin, vivre une nouvelle vie. Le troisième aspect de la vie et de la croissance chrétiennes consiste à vivre une nouvelle vie. L’un des grands malentendus de la vie chrétienne, c’est que le salut est un don gratuit de la grâce de Dieu, point final. Eh bien, ce n’est pas le cas ! Oui, il est vrai que « c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. » (Ep 2.8,9)

Si la grâce est gratuite, en revanche, elle n’est pas bon marché. La grâce à bon marché dénote non seulement l’indifférence collective aux exigences du discipulat, mais aussi la cécité et la surdité personnelles face à l’appel de Jésus à le suivre. Comme l’a fait remarquer le théologien allemand Bonhoeffer : « La grâce à bon marché, c’est la prédication du pardon sans repentance, le baptême sans discipline ecclésiale, la sainte Cène sans confession des péchés, l’absolution sans confession personnelle. La grâce à bon marché, c’est la grâce sans le discipulat, la grâce sans la croix, la grâce sans le Christ vivant et incarné2. »

La grâce à bon marché n’a rien à voir avec l’appel de Jésus. Lorsque Jésus appelle quelqu’un, il lui offre une croix à porter. Être disciple, c’est être quelqu’un qui suit, et être un disciple de Jésus n’est pas un tour de passe-passe. Paul a écrit avec force sur les obligations de la grâce. « Par la grâce de Dieu je suis ce que je suis, et sa grâce envers moi n’a pas été vaine » (1 Co 15.10). Voyez-vous comment Paul reconnaît la suprématie de la grâce de Dieu dans sa vie ? Cette grâce ne lui a pas été donnée en vain. Le grec pour « en vain », eis kenon, se traduit littéralement par « dans le vide ». Autrement dit, Paul n’a pas reçu la grâce pour mener une vie vaine et vide, mais plutôt une vie remplie du fruit de l’Esprit, et cela même non par sa propre force, mais par la puissance de la grâce de Dieu demeurant en lui. C’est pourquoi il exhorte les croyants « à ne pas recevoir la grâce de Dieu en vain » (2 Co 6.1).

Alors, qu’est-ce que la vie ? Le témoignage biblique exige que la vie chrétienne soit une vie conforme à la volonté du Christ. L’Évangile de Jésus exige que nous vivions comme celui-ci a vécu – dans la prière, l’obéissance, l’étude de sa Parole, l’accomplissement de sa volonté, notre rendez-vous à la croix.

Partout où il y a une lutte contre le péché, partout où la pauvreté et l’injustice déshumanisent quelqu’un, partout où il y a une brique sans paille, un devoir sans dignité, une existence sans espoir, une religion sans amour, l’Évangile avec toute sa puissance libératrice doit créer une nouvelle créature et avoir un impact sur elle.

John M. Fowler (titulaire d’un master de l’université de Syracuse, à Syracuse, dans l’État de New York ; d’un master ainsi que d’un doctorat en éducation de l’université Andrews, à Berrien Springs, dans le Michigan) est l’un des rédacteurs de Dialogue, et ancien directeur adjoint du département de l’Éducation de la Conférence générale.

De John M. Fowler
Source : Dialogue 33 (2021/1), p. 21-23